Corruption, évasion fiscale, trafics : les flux financiers illicites privent les États africains de ressources essentielles à leur développement. Le Dr Amaye Sy, expert en lutte contre ces flux, décrypte l’ampleur du phénomène sur le continent, ses principaux acteurs et les stratégies mises en place pour y faire face. Il revient également sur le rôle ambivalent du numérique, à la fois outil de transparence et vecteur potentiel de contournement des règles.
Le Ténor News (LTN) : Docteur Amaye SY, bonjour
Amaye SY (A.S): Bonjour
LTN : C’est quoi les flux financiers illicites et quelle est leur ampleur en Afrique ?
A.S : Les flux financiers illicites, comme leur nom l’indique, pour le dire de façon basique, ce sont des sommes d’argent gagnées en dehors de la réglementation officielle et qui proviennent d’activités illégales ou illicites. Je peux citer l’évasion fiscale, la corruption, ou encore les activités criminelles comme le trafic de drogue ou le trafic de migrants. Ces fonds sortent du pays, ou parfois y entrent, sans passer par les circuits légaux.
Et donc, en termes d’ampleur, ce sont des montants très importants. Les estimations les plus minimalistes pour tout le continent parlent de cent milliards de dollars US par an d’argent qui sort du continent africain. C’est plus que l’aide publique au développement et la dette extérieure de l’Afrique cumulées, pour donner une idée de l’ampleur du phénomène.
C’est donc quelque chose qui draine énormément de ressources hors du continent, des ressources qui auraient pu servir à financer des politiques publiques de santé, d’éducation ou d’infrastructures. C’est aussi un phénomène qui sape la bonne gouvernance dans nos pays, parce que derrière les flux financiers, il y a souvent la corruption des élites et de grands groupes organisés qui, par leur poids économique ou politique, peuvent entraver la bonne marche de l’État de droit, de la démocratie et des libertés publiques dans nos pays.
LTN : Qui sont généralement à la base de ce phénomène ?
A.S : C’est des acteurs divers. Parce que vous avez essentiellement plusieurs catégories de flux financiers illicites. Vous avez les flux financiers illicites à base commerciale, donc c’est en général de grands commerçants, des multinationales ou des individus qui sont derrière. Le mécanisme, c’est que vous importez ou vous exportez et vous présentez une facture qui n’est pas conforme à la valeur réelle des biens, pour payer moins de droits ou bien pour faire sortir de l’argent du pays. Donc, ça peut concerner tout le monde.
Vous avez également les multinationales qui transfèrent leurs bénéfices à l’étranger pour payer moins d’impôts dans nos pays. Donc, ça concerne quand même des organismes formels, bien organisés, bien connus, bien identifiés.
Et vous avez, de l’autre côté, les flux financiers illicites liés aux activités criminelles organisées. Là, ça peut être des terroristes qui utilisent le trafic de migrants ou le trafic de drogue pour financer leurs activités. Vous avez donc une diversité d’acteurs, allant des plus formels, des plus légaux et des plus organisés, à ceux qui sont en marge de la réglementation et qui utilisent des moyens peu orthodoxes pour financer leurs activités.
LTN : Est-ce que nos États disposent aujourd’hui de mécanismes fiables pour lutter contre ce fléau ?
A.S : Oui, il faut quand même dire que nos États ont réalisé des progrès assez conséquents du point de vue réglementaire et législatif, mais également du point de vue opérationnel. Donc, nos États ont tenté de mettre à niveau leurs législations et leurs politiques en termes de blanchiment d’argent, sous la houlette d’organismes internationaux ou régionaux tels que le GAFI ou le GIABA en Afrique de l’Ouest.
Vous avez maintenant ce qu’on appelle des cellules de renseignement financier dans nos pays : la CENTIF en Afrique de l’Ouest et l’ANIF en Afrique centrale recueillent des informations auprès des banques et d’autres assujettis, les analysent et surveillent les transactions. Vous avez également des politiques de lutte contre les différents trafics. Donc, en termes de législation, il y a beaucoup de progrès qui ont été effectués. Également, en ce qui concerne l’effectivité de ces législations, il y a des choses qui ont été faites, mais il faut dire que des limites persistent.
Ce sont souvent des phénomènes interfrontaliers, donc qui requièrent la coopération entre pays, qui requièrent des ressources humaines et des ressources matérielles. Donc, ce n’est pas une lutte facile. C’est quelque chose qui se transforme au gré de l’innovation, au gré des changements réglementaires. C’est pourquoi il faut beaucoup de volonté politique de la part de nos dirigeants pour continuer à mener la lutte, renforcer les réglementations, les législations, renforcer la coopération et les échanges avec les acteurs, ainsi qu’avec les organisations internationales.
LTN : Le numérique aide-t-il à lutter contre les flux financiers illicites, ou facilite-t-il plutôt leur expansion ?
A.S : Ça occasionne les deux. Donc, le numérique, l’innovation, la technologie peuvent effectivement aider à lutter contre les flux financiers illicites, parce que ça peut permettre, par exemple, d’identifier plus rapidement les acteurs à travers les mécanismes d’identifiants numériques. Ça permettrait de connaître qui est l’acteur à l’origine d’une transaction. Ça peut également permettre de tracer les opérations. Qui dit digitalisation dit transparence : ça permet un peu de lever l’opacité sur laquelle opèrent ces acteurs-là.
Ça peut aussi aider les superviseurs et les régulateurs à analyser les données de masse qui proviennent de différents endroits, pour détecter, par exemple, les schémas de blanchiment. Donc oui, le numérique permet, grâce à la digitalisation, à la transparence et à une capacité d’analyse et de détection poussée, de lutter contre ce phénomène.
Mais de l’autre côté, c’est également un vecteur de flux financiers illicites, parce que les acteurs peuvent détourner ces moyens à leurs fins. Donc, c’est aussi quelque chose qui peut amplifier le phénomène si, derrière, il n’y a pas une bonne régulation, une bonne supervision, et une bonne coopération entre les États et les acteurs qui évoluent dans le domaine du numérique.
LTN : Docteur Amaye SY, merci.
A.S : C’est moi qui vous remercie.
Fousseni SAIBOU
Flux financiers illicites : Un fléau qui prive l’Afrique de ressources vitales