Distinguée le 25 mars 2026 à l’ambassade de France au Togo, où elle a reçu la médaille de bronze de la Jeunesse, des Sports et de l’Engagement associatif, Nana BLAKIME voit ainsi salué un parcours marqué par la persévérance et un engagement constant en faveur de la jeunesse.
Dans cet entretien accordé à Le Ténor News, celle que l’on surnomme la « Reine de l’heptathlon » revient sur les moments forts de sa carrière, ses combats et sa volonté de transmission.
Par Fousseni SAIBOU
Le Ténor News (L.T.N) : Nana BLAKIME, bonjour.
Nana BLAKIME (N.B) : Bonjour.
L.T.N : Quel sentiment vous a animé lors de la remise de la médaille de bronze de la jeunesse, des sports et de l’engagement associatif ?
N.B : C’est une grande et profonde émotion qui m’a animée. Recevoir cette médaille, c’est la preuve que la résilience, la persévérance, la détermination et la patience paient toujours. Et je vais insister sur ce dernier mot : la patience. Quel que soit ce que l’on fait dans la vie, il ne faut pas se décourager. Il faut être patient et, un jour, cela finira par payer.
Je tiens aussi à dire que tout ce que je reçois pour mes actions, je ne le reçois pas seule. Je travaille avec une équipe qui m’assiste. Donc cette médaille, elle est pour toute l’équipe. Je l’ai partagée avec elle.
L.T.N : En quoi cette distinction française constitue-t-elle, pour vous en tant que sportive togolaise, une reconnaissance particulière ?
N.B : Je suis un produit de la France, dans le sens où, pendant ma carrière, j’ai bénéficié de bourses culturelles pour mes préparations aux championnats d’Afrique et autres compétitions. Il y a une coopération entre le Togo et la France, et le sport n’est pas exclu. Vu que j’ai bénéficié de ces bourses, je suis aussi répertoriée dans leurs registres et je suis suivie, même de loin.
Aujourd’hui, mon travail et mes engagements portent aussi, d’une certaine manière, les couleurs de la France. Donc c’est une fierté pour eux. Et en même temps, ça va dans leur vision, notamment pour la jeunesse togolaise.
C’est aussi ma manière de donner la chance à la relève, de partager mes expériences avec eux pour que, eux aussi, puissent s’engager dans des actions associatives, que ce soit pendant ou après leur carrière.
L.T.N : Comment ces trois dimensions – sport, jeunesse et engagement – se retrouvent-elles dans votre parcours ?
N.B : Cette médaille est l’illustration parfaite de l’interconnexion entre ces trois dimensions. De mon côté, je m’efforce de promouvoir le travail d’équipe, la discipline, la persévérance et, surtout, les valeurs humaines.
Mon engagement se veut inclusif : personne n’est exclu. Nous travaillons en équipe, et j’essaie d’encourager les jeunes à s’impliquer dans des causes sociales et à devenir des modèles pour leur génération. Sans prétention, je joue un rôle de mentor à travers le partage d’expérience et l’organisation d’activités destinées à les inspirer.
Aujourd’hui, beaucoup de jeunes sont confrontés à des difficultés d’adaptation, parfois marquées par des situations de fragilité ou de détresse. Il est important de les accompagner dans leurs choix et de leur transmettre la capacité à tirer le meilleur de leurs expériences, sans crainte de s’engager. Le sport joue à ce titre un rôle essentiel. Nous avons accompagné des jeunes revenus d’Europe ou des États-Unis après des parcours difficiles. À travers un travail de réinsertion et d’encadrement, ils retrouvent confiance, repères et stabilité. Avec mon équipe, nous mettons également l’accent sur la santé, le bien-être et la santé mentale, qui constituent aujourd’hui des enjeux majeurs.
Cette médaille traduit ainsi la capacité du sport et de l’engagement associatif à transformer positivement la vie des jeunes et des communautés
L.T.N : Au total, combien de distinctions avez-vous reçues au cours de votre carrière ?
N.B : Au total, j’ai remporté 29 médailles et un trophée. Parmi ces distinctions figurent deux médailles d’argent obtenues aux championnats d’Afrique de l’Ouest en heptathlon, au Nigeria et au Burkina Faso. Les autres proviennent de différentes compétitions en 100 mètres, 200 mètres et heptathlon, disputées au Togo, en France et en Belgique.
J’ai également remporté un trophée au Mali, lors de mon passage à la MINUSMA (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la Stabilité au Mali), à l’issue d’un semi-marathon où j’ai été élue meilleure sportive.
À ces distinctions s’ajoutent une médaille décernée par l’AEFE, une association française promouvant les valeurs de l’olympisme, ainsi que la récente médaille de bronze de la Jeunesse, des Sports et de l’Engagement associatif.
L.T.N : Parmi cette trentaine de récompenses, lesquelles ont été les plus marquantes pour vous ?
N.B : Les deux médailles en heptathlon aux championnats d’Afrique de l’Ouest m’ont beaucoup marquée, notamment parce que j’avais une concurrente burkinabé qui m’encourageait et insistait sur le fait qu’il fallait absolument que je gagne. C’était aussi mes débuts dans cette discipline, puisque je venais du 100 mètres, du saut en longueur et du triple saut. J’ai ensuite remporté plusieurs titres de championne de Belgique francophone, chacun avec son histoire et ses défis spécifiques.
Nana BLAKIME (1re à gauche) aux côtés d’Eunice Barber (2e à gauche)
Mais l’un de mes souvenirs les plus marquants reste une compétition à Grenoble, où j’ai eu l’opportunité de concourir aux côtés d’Eunice Barber, véritable icône de la discipline. Elle a d’ailleurs été une source d’inspiration dans mon orientation vers l’heptathlon. Ce jour-là, j’ai terminé deuxième derrière elle, avec seulement un centimètre d’écart. Partager le podium avec elle a été un moment exceptionnel, que j’ai particulièrement savouré.
L.T.N : L’heptathlon est une discipline exigeante. Qu’est-ce qui la caractérise ?
N.B : L’heptathlon est une discipline assez particulière qui regroupe sept épreuves : 100 mètres haies, saut en hauteur, lancer de poids, 200 mètres, saut en longueur, lancer de javelot et 800 mètres. Elle requiert une forte polyvalence et un engagement total. L’entraînement est particulièrement intensif : je suis passée de deux à six heures par jour, matin et soir.
Cette discipline nécessite également un important équipement. Chaque épreuve impose des chaussures spécifiques, dont le coût peut atteindre environ 250 euros la paire, et il en faut plusieurs pour les compétitions, sans compter celles destinées aux entraînements, adaptées aux différents environnements, notamment lors des déplacements ou des stages. Il s’agit donc d’un investissement conséquent.
L’encadrement est tout aussi complexe. Je suis passée d’un seul entraîneur à quatre, répartis entre Lomé, la France et la Belgique. Cela impliquait de nombreux déplacements pour les entraînements et les compétitions de haut niveau. Unique pratiquante de l’heptathlon au Togo, je ne disposais pas de compétitions dédiées. Je devais donc me confronter aux spécialistes de chaque épreuve, notamment sur le 200 mètres face à des sprinteuses.
Au final, c’est une discipline qui exige à la fois des moyens, de la rigueur et une forte détermination. Sans accompagnement adéquat, il est difficile d’y évoluer durablement.
L.T.N : Existe-t-il aujourd’hui des athlètes togolais en heptathlon ?
N.B : Aujourd’hui, il n’existe plus d’athlètes pratiquant l’heptathlon au Togo. À mon retour au pays, après mon passage en Belgique, j’ai tenté de lancer cette discipline, mais sans succès. Elle exige des moyens importants et un accompagnement complet de l’athlète, ce que je ne pouvais pas assurer seule.
Quelques initiatives ont tout de même vu le jour avec des jeunes, souvent issus de familles d’anciens athlètes, mais elles n’ont pas abouti. Le principal frein reste l’absence de compétitions régulières. Sans confrontation, il est difficile de progresser. Or, l’heptathlon se dispute sur deux jours et nécessite une organisation lourde, mobilisant juges, arbitres et infrastructures adaptées.
Dans les pays mieux structurés, notamment en Europe, la discipline bénéficie d’un cadre plus favorable, avec des compétitions dédiées ou son intégration dans de grands meetings. Sans ces conditions, son développement reste limité.
La question des moyens demeure également centrale : sans soutien financier, qu’il vienne de la famille ou de sponsors, une jeune athlète ne peut s’engager durablement dans cette discipline. Pourtant, le potentiel existe. Le Togo dispose d’un véritable vivier de talents, chez les hommes comme chez les femmes. Avec un encadrement structuré et des moyens adaptés, les résultats peuvent suivre. Je suis convaincue que, si l’on me donne la possibilité de détecter et d’accompagner une dizaine d’athlètes, il est possible de viser une médaille aux championnats d’Afrique en deux ans.
L.T.N : Quels sont vos projets pour l’avenir ?
N.B : J’ai mis un terme à ma carrière internationale, mais cela ne m’empêche pas de continuer à participer à certaines compétitions avec des clubs en Europe, où je me suis entraînée. Je reste en forme, même si ce n’est plus comme il y a quelques années. Je continue notamment à pratiquer le lancer de poids et le javelot.
Sur le plan de mes projets, je suis engagée à travers une association qui forme des coachs sportifs et mène des actions dans différentes localités. Nous travaillons également sur une nouvelle initiative encore en phase de structuration, en collaboration avec des acteurs de la santé, afin de mieux intégrer le sport dans leur domaine.
Nous restons par ailleurs actifs sur le terrain. Dans deux semaines, par exemple, nous serons à Kovié pour marquer la fête de l’indépendance. L’engagement, lui, se poursuit autrement.
L.T.N : Nana BLAKIME, merci.
N.B : C'est moi qui vous remercie pour l'opportunité.
À travers son engagement, Nana BLAKIME entend transmettre aux jeunes générations les valeurs qui ont façonné son parcours, convaincue que le sport demeure un levier de transformation sociale.
TOGO – Athlétisme : Nana BLAKIME honorée par la France pour son engagement